À distance du pouvoir — Le terrain, puis le tableau du SPVM

Quand Fady Dagher a été nommé à la tête du SPVM, il parlait de terrain, de quartiers, de proximité, de présence réelle dans les zones difficiles, il disait qu’il allait passer ses cent premiers jours à écouter les policiers, les employés civils, les organismes communautaires, comprendre la ville telle qu’elle se vit, pas telle qu’elle se comptabilise.

Aujourd’hui, la conversation publique du SPVM se structure autrement.

Sur le terrain, des commerçants filment des vols à répétition, des citoyens racontent qu’ils évitent certaines stations de métro, des parents ajustent les trajets de leurs enfants, des employés de commerce disent qu’ils n’appellent plus parce que ça ne change rien, et en parallèle le SPVM publie des bilans chiffrés, des taux d’homicide bas, des baisses de violence armée, des pourcentages de résolution, des indicateurs qui montrent que Montréal est sécuritaire.

Les deux réalités coexistent, mais elles ne parlent plus la même langue. Le SPVM rapporte lui-même une hausse des crimes contre la personne dans ses bilans récents, et ce sont ces violences du quotidien que les citoyens décrivent, pas les indicateurs qui font les manchettes.

Le SPVM mesure des catégories précises, et ces catégories deviennent la preuve que la situation est sous contrôle, pendant que ce qui se vit entre deux cases statistiques, une plainte classée non fondée, un événement résumé par une seule infraction, un appel qui ne sera jamais fait parce que le citoyen a perdu confiance, sort progressivement du portrait officiel.

Le tableau est cohérent, défendable, présentable en conférence de presse mais dans la réalité, la rue, elle, ajuste ses habitudes.

Ce qui s’est produit est subtil : au début on parlait de proximité, maintenant on parle d’indicateurs, et quand la mission d’un service de police se définit par les chiffres qu’il produit, et que ce même service collecte ces données, choisit les catégories, décide ce qui entre dans le tableau puis revient devant le public pour s’évaluer sur ce même tableau, le système devient juge et témoin en même temps.

Le point central devient simple : le SPVM choisit de mesurer ce qui produit un bon rapport annuel.

Car une ville peut afficher un taux d’homicide bas tout en voyant les agressions ordinaires augmenter, celles qui changent les habitudes quotidiennes, celles qui font fermer plus tôt et éviter certaines rues. Une ville peut être sécuritaire dans un rapport annuel et de moins en moins fréquentable pour ceux qui y vivent..

Alors le leadership, qu’en est-il vraiment? Le chef du SPVM est nommé, pas élu, et cette nomination cette nomination retire au citoyen tout levier direct sur celui qui définit la sécurité. Ce pouvoir lui donne des colonnes, des pourcentages, des communiqués propres. Et en parallèle, le terrain devient une image de nomination et les chiffres deviennent de la protection institutionnelle. Les indicateurs sont choisis, validés, présentés par la même structure qui doit ensuite défendre sa performance, et tant que ce cadrage ne change pas, la sécurité restera définie par ceux qui la mesurent.

A la fin, la sécurité se décide dans un fichier Excel, et personne ne voterait pour un fichier Excel.

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