FR-BUREAU 42 — Épisode 14: Le recrutement qui ne devait rien décider

Petites scènes au travail que personne ne remarque ni ne questionne. Et pourtant, c’est là que tout bascule.

Le processus avait été lancé proprement, avec les bons mots, les bons intitulés, les bons niveaux hiérarchiques autour de la table, et ce niveau de rémunération suffisamment élevé pour que chacun se persuade que l’enjeu était sérieux, stratégique, décisif, alors même que la décision, elle, avait été arrêtée bien avant la première entrevue, bien avant le premier échange formel, bien avant que quiconque ne parle de critères ou de culture.

Le candidat était connu, il avait déjà été choisi, désigné en amont. Mais à ce stade-ci du récit, personne n’était encore au courant. Et ceux qui l’étaient, devaient prétendre ne pas le savoir. Et ainsi le processus débuta de la manière la plus naturelle que débute un processus de recrutement executif.


Tout le reste n’avait pour fonction que de fabriquer le chemin acceptable qui permettrait d’y parvenir sans heurts, sans frottements, sans que personne n’ait à porter explicitement la responsabilité de ce qui avait déjà été décidé.

Le comité de recherche avait été constitué avec soin, selon cet équilibre classique qui permet au système de tenir : un mélange de personnes qui savent et de personnes qui croient, les premières parfaitement conscientes de la trajectoire réelle, les secondes sincèrement convaincues de participer à une décision ouverte, rationnelle, pondérée, et c’est précisément cette cohabitation-là qui rend le dispositif stable, présentable, presque élégant.

Le jour où l’un des candidats est entré dans la salle, quelque chose a pourtant dérapé, non pas parce qu’il cherchait à provoquer, ni à impressionner, ni à se vendre, mais parce qu’il a raconté, calmement, presque trop calmement, une situation passée, publique, documentée, vérifiable, qu’il avait traversée puis retournée, et que cette situation, par un hasard presque obscène, recouvrait exactement ce que l’entreprise vivait aujourd’hui. En d’autres termes, ce candidat était exactement ce que l’organisation avait besoin. Son expérience dans ce domaine si particulier, pouvait presque donner l’impression que l’offre d’emploi avait été écrite sur mesure, pour lui.

Oui mais le problème est qu’il ne devait pas être le candidat qui serait choisi.

Les membres naïfs du comité ont souri, avec ce soulagement presque enfantin de ceux qui pensent enfin reconnaître ce qu’ils cherchaient sans savoir le formuler, convaincus d’avoir trouvé “leur” candidat, celui qui met des mots là où eux n’avaient que des intuitions confuses, celui qui semble comprendre, structurer, donner une forme intelligible à ce qu’ils n’arrivaient pas à nommer seuls, et leurs yeux se sont éclairés de cette joie très particulière de ceux qui croient assister à une révélation.

Les autres, ceux qui savaient, n’ont pas souri. Ils avaient déjà choisi leur candidat bien avant que celui-ci ne vienne s’asseoir à la table.

Ils ont compris immédiatement que le problème venait de changer de nature.

Et à partir de là, le vrai travail a commencé.
Pas celui de choisir un dirigeant, mais celui de préparer la bataille interne qu’il faudrait mener contre les membres naïfs du comité, ceux dont les yeux s’étaient éclairés trop tôt, ceux qu’il faudrait maintenant convaincre, patiemment, rationnellement, que le candidat qu’ils avaient reconnu comme évident n’était finalement pas le bon, qu’il était trop risqué, trop direct, trop aligné, et que l’autre, plus discret, plus lisse, plus acceptable, était en réalité le choix responsable.

Il faudrait expliquer, reformuler, nuancer, réécrire l’histoire en temps réel, absorber les résistances, gérer les déceptions, faire avaler que le moins bon candidat était précisément celui qu’on allait nommer, non pas parce qu’il était meilleur, mais parce qu’il permettait de ne rien devoir changer tout de suite.

Le recrutement était terminé.
La décision, elle, avait déjà été défendue.

Seedz / Silent Guest
Pas un coach. Pas un thérapeute.
Un miroir clair — pour voir net, avant de choisir.

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